dimanche 17 février 2013

Ils prouvent scientifiquement que Kafka rend plus intelligent

dimanche 27 septembre 2009, par Rémi Sussan
Une équipe de psychologues de l’université de Colombie Britannique s’est livrée à une expérience édifiante : la lecture par deux groupes témoins d’une nouvelle de l’écrivain tchèque stimule les capacités d’apprentissage. Parfois, à la lecture des études effectuées en cognition et psychologie, on ne peut que s’exclamer : "je le savais, et depuis longtemps !" Mais c’est toujours un plaisir de voir ses intuitions confirmées par un lent et douloureux processus d’expérimentation en laboratoire, ô combien plus respectable que nos maladroites spéculations.
Ainsi, l’exposition au "surréalisme" (entendez le terme dans un sens très large, ne désignant pas seulement le mouvement artistique) augmenterait nos capacités d’apprentissage. Autrement dit, ça nous rendrait plus intelligent ! Comment les chercheurs sont-ils parvenus à cette conclusion ?
Une équipe de psychologues de l’université de Colombie Britannique a donné à lire à un groupe de lecteurs cobayes une version légèrement abrégée de la nouvelle de Franz Kafka "Un médecin de campagne", dont la narration présente de nombreuses incohérences et bizarreries. Parallèlement, elle a proposé le même récit à un autre groupe témoin, mais largement réécrit cette fois : on avait replacé les scènes dans un ordre plus conventionnel et produit une histoire plus classique.
On a ensuite soumis les deux groupes à un exercice dans lequel ils devaient repérer des structures cachées dans l’arrangement d’une série de caractères.
Résultat des courses : les sujets qui avaient eu en main la première version du texte de Kafka ont recherché l’ordre caché plus assidument, et surtout ont obtenu de meilleurs résultats que les membres du second groupe.

Le cerveau réagit à la confusion

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Le psychologue Travis Proulx
La raison ? Selon l’un des chercheurs, Travis Proulx, lorsqu’il est confronté à une attaque de son système de significations, le cerveau a tendance à essayer de repérer de nouveaux patterns (formes simplifiées d’une structure) pour sortir de sa confusion.
Comme l’explique Proulx, ce qu’on appelle la signification consiste en une association connue et familière entre deux éléments de notre environnement.
"Le feu, par exemple, est associé à une chaleur extrême. Mettre sa main dans une flamme et la trouver gelée constituerait une menace pour cette signification". Fait important, lorsqu’une telle "menace" se produit, les patterns découverts ne présentent pas nécessairement par la suite de rapport avec l’événement déclencheur : par exemple dans le cas de l’expérience kafkaïenne, il n’existait aucun lien entre l’exercice donné aux patients et le texte de l’écrivain tchèque.

Le cut-up de Burroughs et les rêves

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William Burroughs avec sa technique du "cut-up" participe de la même stimulation cognitive.
Cette expérience rejoint les prétentions de l’écrivain William Burroughs, qui affirmait que la technique du cut-up, (qui consiste à associer de manière aléatoire différentes portions de texte) constitue en fait une pratique prophétique voire une méthode magique pour influer sur la réalité, et pas seulement un procédé artistique. Sans aller jusqu’à accepter les croyances paranormales de Burroughs, on peut supposer que la pratique régulière du cut-up ouvrait son cerveau à la perception de patterns nouveaux dans son environnement.
On peut aussi penser à l’hypothèse selon laquelle l’intensité et le nombre des rêves (gros pourvoyeurs d’incohérences et de bizarreries) augmente sensiblement lorsqu’on est engagé dans l’apprentissage d’une tâche nouvelle et complexe.

La religion, agrégatrice d’incohérences ?

Et quelle pourrait être la relation entre cette expérience et la théorie de nombreux chercheurs en science cognitives de la religion (par exemple Pascal Boyer dans "Et l’homme créa les dieux") selon laquelle la plupart des phénomènes religieux comme les dieux et les mythes reposeraient sur des "violations cognitives", autrement dit sur des associations paradoxales entre différents éléments de l’environnement ?
Si réellement la contemplation du paradoxe, de l’incohérence et du bizarre permet une augmentation de la perception des structures, il n’est pas étonnant que la religion se soit montrée une invention particulièrement avantageuse dans un environnement peuplé de prédateurs à éviter et de gibier à chasser !

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